"Il y a une question qu’en vérité je ne me suis pas posée ; le lecteur se la posera peut-être : n’aurais-je pas dû prévenir Sartre de l’imminence de sa mort ? Quand il était à l’hôpital, affaibli, sans ressort, je n’ai pensé qu’à lui dissimuler la gravité de son état. Et avant ? Il m’avait toujours dit qu’en cas de cancer ou d’autre maladie incurable, il voulait savoir. Mais son cas était ambigu. Il était « en danger » ; mais tiendrait-il encore dix ans, comme il le souhaitait, ou tout serait-il fini d’ici un an ou deux ? Tout le monde l’ignorait. Il n’avait aucune disposition à prendre, il n’aurait pas pu mieux se soigner. Et il aimait la vie. Il avait eu bien déjà du mal à assumer sa cécité, ses infirmités. La menace qui pesait sur lui, s’il l’avait plus précisément connue, n’aurait fait qu’inutilement assombrir ses dernières années. De toute façon, je voguais comme lui entre la crainte et l’espoir. Mon silence ne nous a pas séparés. Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C’est ainsi ; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s’accorder »."

— Dernier paragraphe de La Cérémonie des adieux, de Simone de Beauvoir. Elle parle de sa culpabilité d’avoir caché à Sartre l’imminence de sa mort. C’est aussi une déclaration d’amour: Mon silence ne nous a pas séparés. Sa mort nous sépare. La mienne ne nous réunira pas. C’est ainsi. Il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s’accorder.